> PORTRAIT DU MAITRE TABLAÏSTE
par Jean-Paul Besset - Le Monde


Un maître des tablas

Ils sont jeunes et arrivent par centaines, vêtements bariolés et djembé à l'épaule, jusqu'à ce fond de France, au pied de la barrière des pyrénées. Foix, le vénérable chef-lieu de l'Ariège, organise pour eux le premier festival de rythmes et percussions, Tambours du monde. II faut venir sous son vieux château, pétri d'exploits passés, pour se rendre compte que l'époque change vraiment de siècle. II y eut la génération guitare; voici la génération djembé, l'instrument obligatoire des moins de vingt-cinq ans.

Dès le concert d'ouverture, Adama Drame, le maître du tambour africain, a " passé le message " à la foule rassemblée. " La percussion est le langage universel de la musique, un moyen privilégié de communication entre les peuples ", a-t-il lancé. Triomphe assuré.

Pendant les quatre jours du festival, les représentants du peuple de la jeunesse (vingt mille personnes environ) lui ont fait un écho d'enfer, chacun s'acharnant plus ou moins maladroitement sur son djembé, son balafon ou ses batucadas. Dans cette atmosphère de fête qui se déhanche et se mélange, les rythmes africains ou afro-cubains dominent. On entend aussi les percussions du Moyen-Orient et les grands tambours du Japon.

Au coeur de ce déchaînement de sons et de rythmes, une étoile de lumière froide a surgi : Shankar GHOSH, le maître tambour du sud de l'Inde. Avec lui, la percussion quitte les grandes fresques africaines et leur lyrisme étincelant. Elle se fait broderie, murmure, ruissellement. Le souffle du rythme est plus court mais il court, frissonne, rebondit sans cesse/ dressant un univers d'inflexions et de détours.
A soixante-cinq ans, Shankar Gosh nous vient de Calcutta et s'est très peu produit en France. II ne parle ni ne crie, il chantonne parfois. II est tout au déroulement du rythme que ses doigts sculptent sur ses tablas, ces duos de petits tambours au son inou• sur lequel un corps d'homme ou de femme vient danser. Shankar Ghosh, lui, reste immobile. Seule compte la pluie douce qui naît de ses tablas.
" On m'a fait jouer avec des groupes de rock, je l'ai fait ; On m'a demandé d'accompagner du jazz, je l'ai encore fait", explique le vieux maître indien." Mais je suis un dépositaire de la musique classique indienne. Et partout où je vais, en Europe, au Japon, c'est de cette musique que je laisse les traces ", précise-t-il.

Ainsi, un peu partout dans le monde, les écoles de tablas de Shankar Gosh apparaissent. " Un artiste n'est complet que s'il entraîne les autres ", ajoute-t-il. Résultat : les tablas indiennes sont en passe de devenir l'autre pôle de la percussion, rivales des djembés d'Afrique de l'Ouest.

Jean-Paul Besset